Adaline - 1

Dans mon service, en ce moment, il y a Madame Adaline.


Adaline, elle a chuté dans les escaliers... elle a trébuché avec beaucoup d’anxiolytique dans le sang. Adaline ne sait pas prendre ses cachets toute seule, elle est incapable de mettre du valium en goutte dans un verre... et Adaline a un fils qui a des soucis d'argent... mais même si une petite voix me dit qu'Adaline n'est pas tombée toute seule, qu'elle n'a pas bu autant de valium toute seule, j'essaie de ne pas l'écouter. C’est souvent dur de ne pas écouter ses petites voix quand on soigne. Adaline patiente ici que la Justice déclare une protection juridique. Et cela prend du temps. Comme toutes les choses qui protège les gens, iels ont peu de moyens, alors Adaline attend depuis deux mois d’aller en maison de retraite.


Elle est belle Adaline, malgré tous les printemps qui ont imprimés leur passage sur son visage. Ils ont laissé aussi des petits courant d'air dans ses souvenirs et fait des nœuds entre ses pensées et ses paroles. Je n'ai jamais aimé le mot « Alzheimer ». Je le trouve moche, plein de peurs... surtout qu'Adaline, non seulement est belle, mais qu'elle fait des bisous sur la jour quand on vient lui murmurer des choses la nuit dans l'oreille. Son sourire quand il apparaît, pourrait à lui-seul illuminer le monde entier.


Mais Adaline, comme tous les gens qui ont des petits courant d'air dans les souvenirs, a du mal à dormir et n'aime pas trop la nuit. Surtout au début, quand elle ne connaissait pas le service et qu'elle se réveillait souvent. L’Hôpital ne dort jamais lui, avec ses veilleuses inquiétantes dans les couloirs, ses bruits de pas, ses échos de préparation de soins. A l’Hôpital, personne ne se repose.

Alors un soir, parce qu'Adaline avait peur et ne voulait pas que nous partions de sa chambre, nous l'avons mis sur un fauteuil roulant et amenée dans le bureau avec nous. Pendant que nous remplissions les dossiers, Adaline sirotait son thé et mangeait son gâteau avec les yeux pétillants d'une gamine de cinq ans, tout en se mouillant son doigt pour tourner les pages d'un magasine qu’elle ne lit probablement que très peu.


Nous entendons des pas dans le couloir. Le veilleur de nuit vient nous rendre visite. J'ouvre la porte pour lui montrer qu'il y a une patiente avec nous. Il la salue.... et Adaline lève la tête et sourit jusqu'aux oreilles en lui disant bonjour. Puis dans son parlé mélangé et chaotique, elle nous fait bien comprendre qu'il est hors de question que ce monsieur reste sur le pas de la porte et qu'il faut lui offrir quelque chose à boire. Il hésite, ne voulant pas déranger et Adaline en nous regardant hausse un peu le ton de sa petite voix. En riant, je lui dis que s'il ne veut pas que nous nous fassions copieusement engueuler, il faut qu'il rentre. Il s'assoie, prend un café et joue le jeu. Parce que parler avec les personnes qui ont des courant d'air dans les souvenirs, ce n'est pas facile et ça peut mettre mal à l'aise. Mais il essaie et Adaline sourit toujours.


Pendant un moment, nous parlons tous les trois, Adaline écoutant et nous regardant. Puis il prend congés en expliquant qu'il doit retourner travailler. Adaline le gratifie d'un « oui bien sûr » l'autorisant à sortir – nous rions sous cape avec mon homonyme – et une fois parti, elle nous regarde en disant « c'était très gentil mais maintenant, je vais rentrer chez moi ».

Nous l'avons ramenée dans sa chambre et Adaline est partie tranquillement dans les bras de Morphée avec un sourire sur ses lèvres.


Comme quoi, les salons de thé, à 3h du matin, valent mieux que tous les cachets du monde. Ici, au milieu de la nuit, nous volons de la joie à la froideur de la nuit, nous arrachons de la tendresse quand nous le pouvons… et je ne sais pas à qui cela fait le plus de bien finalement...


( Le nom des patient.es, leur âge, les détails, sont toujours changés dans mes histoires pour conserver leur anonymat )